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Histoire du Tarot de Marseille : des cartes italiennes du XVe siècle à aujourd'hui

Origines italiennes, cartiers français, Nicolas Conver, occultistes du XIXe siècle, Paul Marteau : l'histoire documentée du Tarot de Marseille, de l'Italie à nos jours.

Par Mélibée et Joris ·

Histoire du Tarot de Marseille : des cartes italiennes du XVe siècle à aujourd'hui
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Le Tarot de Marseille a une histoire plus surprenante que son nom : le tarot est né en Italie du Nord au XVe siècle, comme un jeu de cartes de cour, auquel on a ajouté une série d’atouts illustrés. Le modèle que l’on appelle aujourd’hui « de Marseille » a ensuite été fixé par des cartiers français aux XVIIe et XVIIIe siècles — à Paris, à Lyon, à Marseille —, dont le jeu de Nicolas Conver, daté de 1760, est devenu la référence. Le nom « Tarot de Marseille » s’impose à partir du XIXe siècle.

Son usage pour la divination et la réflexion est plus tardif encore : il commence à la fin du XVIIIe siècle avec Court de Gébelin et Etteilla, se charge d’ésotérisme au XIXe siècle avec Éliphas Lévi et Papus, puis se diffuse largement au XXe siècle, notamment grâce à l’édition de Paul Marteau. Voici cette histoire, étape par étape, en distinguant ce que l’on sait des légendes qui l’entourent.

Des cartes italiennes du XVe siècle

Les cartes à jouer apparaissent en Europe à la fin du XIVe siècle. Le tarot, lui, naît quelques décennies plus tard, dans les cours d’Italie du Nord. Les premières mentions connues datent des années 1440 et proviennent notamment de la cour de Ferrare ; on parle alors de carte da trionfi, les « cartes des triomphes ». Le mot tarocchi, d’où vient « tarot », apparaît un peu plus tard, au début du XVIe siècle.

Le principe est simple : on ajoute aux quatre couleurs habituelles une série de cartes illustrées, les triomphes — nos atouts, ou arcanes majeurs —, qui l’emportent sur les autres cartes au cours du jeu. Le tarot est un jeu de levées, de la même famille que de nombreux jeux de cartes encore pratiqués aujourd’hui.

Les plus anciens tarots conservés sont des jeux luxueux, peints à la main pour des familles princières. Les plus célèbres sont ceux associés aux Visconti et aux Sforza, ducs de Milan, réalisés au milieu du XVe siècle. On y retrouve déjà beaucoup des figures du tarot : l’Empereur, le Pape, l’Amour, le Chariot, la Mort, la Roue de Fortune, le Monde. Leur ordre et leur nombre varient encore selon les villes.

Ces documents décrivent un usage ludique : on joue avec ces cartes, à la cour, pour le plaisir et le prestige. Les sujets des triomphes appartiennent à l’imaginaire de la fin du Moyen Âge et de la Renaissance : vertus, figures du pouvoir, allégories de la fortune et de la mort, thèmes que l’on retrouve dans les poèmes et les cortèges de l’époque.

Le modèle de Marseille : des cartiers français

Le jeu se diffuse au-delà de l’Italie, notamment en France et en Suisse. On avance souvent que les guerres d’Italie menées par les rois de France, à partir de la fin du XVe siècle, ont favorisé ces échanges, en particulier après la prise de Milan. Au XVIIe siècle, des cartiers français produisent des tarots selon un modèle désormais assez stable : 21 atouts numérotés, l’Excuse (Le Mat) et 56 cartes réparties en quatre couleurs — Bâtons, Coupes, Épées, Deniers.

Ces cartes sont gravées sur bois et coloriées au pochoir, d’où leurs aplats de couleurs franches, leurs contours épais et leurs inscriptions en français, souvent avec des graphies anciennes. Parmi les jeux conservés, plusieurs sont devenus des références :

  • Jean Noblet, cartier à Paris, vers 1650 : l’un des plus anciens tarots de ce type conservés ;
  • Jean Dodal, à Lyon, au début du XVIIIe siècle ;
  • Nicolas Conver, maître cartier à Marseille, dont le jeu est daté de 1760.

Les historiens du jeu distinguent généralement deux variantes de ce modèle, souvent appelées « type I » et « type II », qui diffèrent par certains détails de dessin. Le jeu de Conver appartient à la seconde, qui a servi de base à la plupart des rééditions ultérieures.

Marseille était alors un centre important de fabrication de cartes, et plusieurs cartiers marseillais ont produit ce modèle. D’autres variantes régionales existaient aussi : le tarot dit « de Besançon », par exemple, remplace La Papesse et Le Pape par Junon et Jupiter.

D’où vient le nom « Tarot de Marseille » ?

Pendant longtemps, on appelle simplement ces jeux des tarots, tout court. L’expression « Tarot de Marseille » se répand au XIXe siècle, chez des auteurs qui s’intéressent à l’histoire des cartes et à l’ésotérisme, pour désigner ce modèle dont Marseille était un lieu de production réputé.

Elle s’impose véritablement au XXe siècle, avec l’édition par la maison Grimaud de l’Ancien Tarot de Marseille, en 1930, sous la direction de Paul Marteau. Le nom désigne donc un modèle, bien plus qu’un lieu d’invention : un « Tarot de Marseille » peut avoir été fabriqué à Paris, à Lyon ou en Suisse.

Le tournant occultiste : de Court de Gébelin à Papus

C’est à la fin du XVIIIe siècle que le tarot change de statut. En 1781, Antoine Court de Gébelin consacre au tarot un passage du tome VIII de son grand ouvrage, Le Monde primitif. Il y affirme que les cartes seraient les restes d’un livre sacré des anciens Égyptiens, le « Livre de Thot », transmis jusqu’à l’Europe. Le même volume contient un essai du comte de Mellet, qui propose un usage divinatoire des cartes.

Quelques années plus tard, Etteilla (pseudonyme de Jean-Baptiste Alliette) publie dans les années 1780 plusieurs ouvrages sur la cartomancie par le tarot et fait réaliser un jeu destiné à la divination. Il est souvent considéré comme le premier cartomancien professionnel du tarot. Son système donne notamment un sens différent aux cartes selon qu’elles sortent à l’endroit ou à l’envers — une pratique que nous discutons dans notre article sur les cartes inversées.

Au XIXe siècle, le tarot entre dans l’occultisme. Éliphas Lévi (Alphonse-Louis Constant), dans Dogme et rituel de la haute magie (années 1850), relie les 22 atouts aux 22 lettres de l’alphabet hébreu et à la Kabbale. Papus (Gérard Encausse) publie Le Tarot des Bohémiens en 1889. La même année, Oswald Wirth dessine, avec Stanislas de Guaita, un tarot des 22 arcanes destiné à l’étude ésotérique. C’est de cette époque que datent les expressions « arcanes majeurs » et « arcanes mineurs », et l’idée d’un tarot comme livre symbolique.

Ce courant a profondément marqué la manière dont on lit le tarot. Il a aussi nourri, en Angleterre, la création du Rider-Waite-Smith en 1909, dont nous comparons la logique à celle du Marseille dans notre article Tarot de Marseille ou Rider-Waite.

Le XXe siècle et aujourd’hui : un modèle fixé, des usages renouvelés

L’édition Grimaud de 1930 donne au Tarot de Marseille une diffusion inédite. Paul Marteau publie ensuite, en 1949, un livre intitulé Le Tarot de Marseille, qui propose une lecture symbolique détaillée des cartes, de leurs couleurs et de leurs nombres. Pendant des décennies, ce jeu et ce livre servent de référence à de nombreux lecteurs francophones.

À partir de la fin du XXe siècle, plusieurs projets cherchent à retrouver les dessins anciens, en s’appuyant sur les jeux historiques. Le plus connu est la restauration publiée en 1997 par Alejandro Jodorowsky et Philippe Camoin, ce dernier étant issu d’une famille de cartiers marseillais. D’autres éditeurs et chercheurs ont reproduit fidèlement les jeux de Noblet, de Dodal ou de Conver.

Parallèlement, la recherche historique a beaucoup progressé. Les travaux de Michael Dummett, notamment The Game of Tarot (1980), puis A Wicked Pack of Cards (1996), écrit avec Ronald Decker et Thierry Depaulis, ont établi l’origine italienne du jeu et retracé la naissance du tarot occulte. Thierry Depaulis a également signé le catalogue de l’exposition Tarot, jeu et magie (Bibliothèque nationale, 1984).

Aujourd’hui, le Tarot de Marseille a plusieurs vies. Il reste un objet patrimonial, collectionné et étudié. Il est utilisé pour la cartomancie traditionnelle. Et il sert de plus en plus d’outil de réflexion personnelle : une approche introspective, où les images aident à mettre des mots sur une situation et à éclairer vos choix présents. C’est celle que nous suivons sur Tarot Universel.

Reconnaître un Tarot de Marseille

Face aux nombreuses éditions disponibles, quelques repères permettent de reconnaître un jeu qui suit ce modèle :

  • 78 cartes : 22 arcanes majeurs et 56 arcanes mineurs, en quatre couleurs (Bâtons, Coupes, Épées, Deniers) ;
  • des noms français inscrits sur les cartes : Le Bateleur, La Papesse, La Maison Dieu, Le Mat ;
  • La Justice en VIII et La Force en XI, alors que de nombreux tarots modernes les inversent ;
  • l’arcane XIII anonyme, et Le Mat placé en dehors de la numérotation ;
  • des mineurs numérotés à motifs : on y voit des coupes, des épées entrelacées, des bâtons croisés ou des deniers disposés autour de motifs végétaux, là où le Rider-Waite-Smith dessine des scènes ;
  • une palette réduite de couleurs franches, héritée du coloriage au pochoir.

Les éditions récentes varient ensuite par leur fidélité aux dessins anciens. Certaines reproduisent un jeu historique précis, comme celui de Conver ou de Noblet ; d’autres en proposent une restauration ou une interprétation libre. Pour la lecture, ces différences comptent moins que la connaissance que vous avez de votre propre jeu.

Les mythes à écarter

  • L’origine égyptienne. Lancée par Court de Gébelin en 1781, elle relève de la spéculation : les documents situent la naissance du tarot en Italie du Nord. Il écrivait d’ailleurs avant le déchiffrement des hiéroglyphes par Champollion, en 1822.
  • L’origine « bohémienne ». L’idée que le tarot aurait été apporté par les Roms, popularisée au XIXe siècle, relève elle aussi de la légende : les archives montrent un jeu italien, diffusé par les cours et les cartiers.
  • Un livre secret très ancien. Le tarot est né comme un jeu ; ses figures appartiennent à la culture de la Renaissance italienne.
  • Une invention marseillaise. Marseille a été un centre de fabrication réputé ; le berceau du tarot se trouve en Italie du Nord.

Connaître cette histoire renforce l’intérêt des cartes. Elle permet de les regarder pour ce qu’elles sont : des images anciennes, riches et ouvertes, transmises par des générations de cartiers. Pour les découvrir une à une, parcourez les fiches des 78 cartes, ou faites un tirage pour voir comment elles éclairent une question qui vous concerne.

Questions fréquentes

Le tarot vient-il d'Égypte ?

Non. Les sources situent sa naissance en Italie du Nord, au XVe siècle. L'idée égyptienne a été lancée en 1781 par Antoine Court de Gébelin, qui voyait dans le tarot un livre sacré des anciens Égyptiens. Les premières cartes de tarot connues apparaissent dans les cours italiennes, et Court de Gébelin écrivait avant le déchiffrement des hiéroglyphes par Champollion en 1822. Les historiens du jeu, comme Michael Dummett, ont depuis longtemps écarté cette hypothèse.

Le Tarot de Marseille a-t-il été inventé à Marseille ?

Non. Il porte le nom de l'un de ses grands centres de fabrication. Le tarot est né en Italie au XVe siècle. Le modèle aujourd'hui appelé « de Marseille » a été produit par des cartiers de plusieurs villes, notamment Paris, Lyon et Marseille, aux XVIIe et XVIIIe siècles. Marseille était un centre important de fabrication de cartes, et le jeu de Nicolas Conver, cartier marseillais, daté de 1760, est devenu une référence. L'appellation « Tarot de Marseille » s'est généralisée bien plus tard, au XIXe et surtout au XXe siècle.

Quel est le plus ancien Tarot de Marseille ?

Parmi les jeux de ce type conservés, l'un des plus anciens est celui de Jean Noblet, cartier à Paris, vers 1650. Le jeu de Jean Dodal, à Lyon, date du début du XVIIIe siècle, et celui de Nicolas Conver, à Marseille, de 1760. Ces jeux présentent des différences de dessin, que les historiens regroupent souvent en deux variantes du même modèle.

Depuis quand utilise-t-on le tarot pour la divination ?

Pendant ses trois premiers siècles, le tarot est d'abord un jeu de cartes, joué selon des règles proches de celles des jeux de levées. Son usage divinatoire se développe en France à la fin du XVIIIe siècle, avec Court de Gébelin, puis surtout Etteilla, qui publie sur la cartomancie par le tarot dans les années 1780. Le XIXe siècle occultiste, avec Éliphas Lévi et Papus, lui donne ensuite une dimension ésotérique.

Le jeu de tarot se joue-t-il encore aujourd'hui ?

Oui. Le tarot reste un jeu de cartes très populaire en France, où il se joue à trois, quatre ou cinq joueurs. On utilise cependant le plus souvent un jeu moderne, dont les atouts montrent des scènes de genre et sont numérotés en chiffres arabes, avec les couleurs françaises (cœur, carreau, trèfle, pique). Le Tarot de Marseille, lui, est surtout utilisé aujourd'hui pour la lecture.

Sources et lectures

  • Michael Dummett, The Game of Tarot: From Ferrara to Salt Lake City (Londres, Duckworth, 1980)
  • Ronald Decker, Thierry Depaulis et Michael Dummett, A Wicked Pack of Cards: The Origins of the Occult Tarot (Londres, Duckworth, 1996)
  • Thierry Depaulis, Tarot, jeu et magie (Paris, Bibliothèque nationale, 1984)
  • Antoine Court de Gébelin, Le Monde primitif, tome VIII (Paris, 1781)
  • Paul Marteau, Le Tarot de Marseille (Paris, Arts et Métiers graphiques, 1949)

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